Soyons francs, j’ai adoré mon stage. Des collègues sympas, une super ambiance, du boulot à gogo, oui mais voilà ça m’a aussi fait prendre conscience de la dure réalité du marché.

On nous dit que les jeunes ne lisent plus. Je dis FAUX. Ce sont leurs parents qui n’y croient plus. Pendant quatre mois, j’ai vu des enfants de 6 à 17 ans qui trainaient dans les rayons des livres plein les bras ou qui lisaient en attendant leurs parents. J’ai vu ces mêmes parents respecter le choix de lecture de leur progéniture et leur fierté en passant en caisse. Vous rendez vous compte : leur enfant lisait !

Mais j’ai surtout vu le côté obscur de la littérature jeunesse, celui qui vous fait relativiser votre enthousiasme face à votre (futur) métier. Laissez-moi vous conter cette immersion.

Je vais prendre l’exemple le plus marquant que j’ai pu rencontrer. Un adolescent d’une quinzaine d’années qui vient me voir au point de vente. Il a déjà un manga dans les mains mais souhaiterait commencer une autre série. Il a des étoiles dans les yeux et me pose plein de questions auxquelles je réponds avec enthousiasme. Je lui présente d’autres titres jusqu’à ce que sa mère nous rejoigne. Sans un bonjour, elle louche sur le manga que tient son fils. Elle réagit aussitôt :

 » – Je te préviens, il est hors de question que je paye ».

C’est délicat, pour elle, comme pour moi. Je ne suis ni banquière ni psy mais les problèmes d’argent des clients me touchent quand même. J’étais assez loin de la vérité.

 » – Je t’ai déjà dit que je ne payais pas pour ces conneries.

– Maman, je paye avec mon argent de poche.

– Y a plutôt intérêt ! Ça coûte combien encore ce truc ?!

–  6,50 €

– 6.50 ?! – Elle lui arrache le manga des mains – Pour ces âneries ? C’est même pas en couleur, c’est violent et débile. Tu finiras crétin avec ça. Après si tu veux jeter de l’argent par les fenêtres c’est ton problème. »

Je suis fière de préciser que le fils ne s’est jamais démonté et a fini par partir avec son manga sous le bras. Seulement voilà, pour une victoire, combien de défaites ?

Chacun est libre de penser ce qu’il veut, d’aimer ou pas quelque chose, mais lorsqu’on transmet son opinion à ses enfants, il faut s’assurer que cela ne va pas leurs nuire. Car en plus de diaboliser les choix de lecture, de remettre en question la liberté de choix de son fils, le discours de cette mère – qui, ne soyons pas naïfs, est celui de beaucoup de parents encore – induit un classement, une socialisation de la littérature de jeunesse. En quoi lire des mangas serait-il plus malsain que de lire un journal ? En quoi doit-on dire que cela est débile ? Dire que l’on n’aime pas les mangas est une chose, compréhensible, qui n’implique que vos goûts ; affirmer que c’est mal c’est délivrer une vérité que l’on veut universelle.

Combien de fois, les libraires, les bibliothécaires, n’ont-ils pas entendu ce fameux « va chercher un vrai livre » ? Rétablissons la vérité une bonne fois pour toute: il n’existe pas de vrais ou de faux livres. Tout au plus existe-il de bons ou de mauvais livres, soumis à notre jugement personnel.

Priver un enfant de lire ce qu’il veut, c’est museler sa capacité à choisir, c’est aussi prendre le risque de lui faire manquer une Lecture avec un grand L : celle qui fait grandir l’esprit et le corps. Car il faut se rappeler qu’un enfant, un adolescent, n’a pas la même vision du monde qu’un adulte, ni même les mêmes goûts, et que ce qui aura plu aux parents pourrait très bien lui déplaire, voire même le gêner.

De même qu’il est contreproductif d’appeler un enfant qui lit un « intello » (j’espère sincèrement ne pas avoir à vous expliquer pourquoi), il est nécessaire de laisser vos enfants lire ce qu’ils veulent, même si ce n’est « qu’un » manga, « qu’une » bande dessinée, le programme télé, ça n’en reste pas moins de la lecture.

Et pour toutes les mauvaises langues qui diront qu’un enfant choisira forcément un livre qui ne lui est pas adapté, je rappelle qu’un rapide coup d’œil à la quatrième de couverture et/ou une simple question aux libraires vous permettra de situer la tranche d’âge du livre. Vous réaliserez alors que les enfants savent d’eux-mêmes choisir les livres qui leur sont adaptés.

A bon entendeur, salut les cocos.