Une Bible de Philippe Lechermeier (adaptateur) et Rébecca Dautremer (illustratrice), octobre 2014, chez Gautier Languereau.

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Je suis une fan incontestée de Rébecca Dautremer depuis de nombreuses années. J’admire son travail d’artiste, sa rigueur, son talent, tout dans son coup de crayon. On aime ou pas le style, mais quand on apprécie c’est jusqu’au bout. Je suis l’heureuse détentrice de son art-book sorti à seulement 500 exemplaires et d’un de ses croquis originaux pour le livre Swing Café. Je me préparais donc depuis déjà bien longtemps à acheter le nouvel album ou roman qu’elle illustrerait. Car oui elle n’illustre pas que des albums. Elle a aussi fait un roman pour adulte par exemple, Soie d’Alessandro Baricco. Elle ne fait pas qu’illustrer non plus et a elle-même écrit des albums, tel que L’amoureux. Elle se faisait attendre ces derniers temps, n’ayant rien sorti depuis plusieurs mois, et n’ayant donné aucune nouvelle. Mais en voyant le projet conséquent qui vient de paraître en librairie, on comprend mieux pourquoi.

Philippe Lechermeier fut son compagnon de route sur ce projet. Un compagnon qu’elle a déjà côtoyé sur d’autres albums/récits illustrés, comme Princesses oubliées ou inconnues et Le journal secret du Petit Poucet. Philippe Lechermeier est lui aussi un grand artiste dans son domaine, l’écriture. Il compte à son palmarès de très beaux albums pour la jeunesse, toujours poétiques et doux. Sa plume est extraordinaire, toujours juste et fine. Je suis également devenue une grande fan de ses écrits, et le mélange artistique entre ces deux esprits donne toujours un résultat magnifique. C’est lui qui a pris l’initiative de ce nouveau projet.

Deux très grands artistes donc, pour reprendre le best-seller mondial par excellence (si l’on peut dire) : La Bible (ancien et nouveau testaments). Eh oui, Lechermeier et Dautremer se sont attaqués à la reprise, l’adaptation de cette œuvre majeure. Depuis l’idée qui a germé dans l’esprit de Philippe Lechermeier, à l’exposition sur les rayons des librairies, cinq années se sont écoulées ! Cela se comprend vu le travail faramineux de réécriture que demande une telle œuvre.

Cette nouvelle Bible, Lechermeier l’a appelée Une Bible. Mais pourquoi réécrire la Bible et pourquoi l’intituler ainsi ? La préface de l’auteur est des plus justes pour répondre à cette question : « Parce que raconter la Bible, c’est raconter notre histoire, une histoire faite de milliers de mythes, de contes et de légendes. Comment comprendre le monde sans tous ces récits ? Comment l’appréhender sans savoir qui sont Abraham, Goliath, la reine de Saba et Marie-Madeleine ? Comment décrypter l’art, l’architecture, la littérature sans connaître les fondations fabuleuses de notre société ? La Bible n’appartient pas qu’à la religion. La Bible est un bien commun. Qu’on soit croyant ou non croyant et qu’on le veuille ou non, ses mythes ont façonné nos sociétés, ils s’immiscent dans notre vie quotidienne, ils circulent dans notre inconscient. En écrivant ce texte, j’ai voulu que chacun puisse reprendre ce qui lui appartient. Une Bible n’est pas La Bible. Une Bible est faite d’histoires qui se répètent et se réinventent. Des histoires que l’on raconte. Qui nous racontent. »

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Philippe Lechermeier a merveilleusement réussi son pari de réécriture de cette grande œuvre. Elle est effectivement accessible à tous. N’ayant jamais lu La Bible dans son entièreté, je n’ai pas de vrai point de comparaison pour certains passages, mais il me semble que tout est simplifié à juste dose. Une Bible est autant accessible à des jeunes qu’à des adultes. Sa séparation en divers « chapitres » permet une lecture fluide. Ceux-ci peuvent aussi bien être lus comme histoire du soir, que comme véritable instruction. On peut s’y délecter comme dans un roman d’aventure, ou permettre à l’enfant d’aborder des problèmes religieux de façon moins conventionnelle et plus ludique. Tout est clair, précis, sans fioriture, sans détail qui rendent les histoires difficiles à saisir. De petits rappels des « personnages » sont parfois faits, pour que l’on ne se perde pas. Rien n’est rébarbatif grâce aux diverses narrations utilisées. Certains événements sont racontés par les personnages eux-mêmes, tel que Noé ; d’autres passages nous sont contés par des individus loufoques tel qu’un petit moucheron qui raconte la scène de son point de vue ; d’autres encore sont tournés sous forme de poèmes ; on trouve même des mises en scènes de théâtre pour varier les plaisirs. Philippe Lechermeier s’est inspiré de beaucoup de styles d’auteurs classiques (Cocteau, Shakespeare…) pour réécrire les différents passages de La Bible et cela apporte d’autant plus un côté contemporain au récit. Tout est fait pour rendre accessible au plus grand nombre cette œuvre majeure.

Les illustrations amènent aussi beaucoup de nouveauté. Rébecca Dautremer avait un gros challenge : réussir à se détacher des iconographies classiques liées à la religion (tableaux de maîtres, vitraux…). C’est avec brio qu’elle relève le défi. Noir et blanc, couleurs vives, sépia, fondus, tous les styles sont utilisés pour représenter à merveille les différentes situations. Certaines scènes dépeignent même des lieux et des personnages très actuels. On retrouve des affiches et des photos à la façon du début XXème. Dans certaines illustrations, notamment du nouveau testament, on voit apparaître en fond des scènes qui pourraient préfigurer de certains malheurs que l’humanité a dû surmonter après les évènements décrits dans La Bible. Un rapprochement entre ce passé et notre présent qui démontre bien que cette histoire est notre Histoire. Par ces illustrations si singulières, La Bible nous est donc contée d’une façon plus actuelle, contemporaine et cet aspect joue aussi dans le fait de la rendre accessible au plus grand nombre. Les personnages de ce roman sont de types européen, africain, asiatique, indien, sans distinction de leur provenance pour faire ressortir l’unification des ethnies. Adam et Eve sont mêmes mi-blanc mi-noir au départ (de façon rayée, et non métissée). Une ode à la tolérance, au partage et au respect d’autrui.

C’est un magnifique récit illustré que nous offrent Philippe Lechermeier et Rébecca Dautremer. Le récit de notre monde, de notre vie, de nos croyances universelles. Quelle que soit notre religion, cette histoire réécrite est accessible à tous, juste à lire comme un beau roman. Ce livre met en scène le récit principal de notre patrimoine culturel.

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Déjà conquise par la lecture (bon j’avoue, je n’ai lu que l’ancien testament pour le moment. Mais il faut y aller doucement, pour savourer !), je me suis laissée tenter par la rencontre organisée avec Philippe Lechermeier au Furet du Nord de Lille, le jeudi 27 novembre. D’autant plus que deux jours plus tard il sera au salon du livre jeunesse de Montreuil, mais que je sais d’avance qu’il y aura un monde fou. J’avais donc plus de chance d’avoir une dédicace sur Lille.

Quelle rencontre ! Un moment très agréable et intime avec l’auteur, pour explorer plus en profondeur les tréfonds d’un tel projet. Une petite interview où l’on découvre un homme extrêmement humble et modeste au regard de son œuvre ainsi que de sa carrière. Ce fut un plaisir de l’écouter raconter les raisons d’un tel projet et comment ils l’ont mené à bien avec Rébecca Dautremer. Comme précisé dans sa préface, Philippe Lechermeier insiste sur le fait qu’il n’a pas voulu écrire un récit religieux, mais n’a pas non plus pensé cette œuvre de façon anti-religieuse. C’est simplement l’envie de retracer un bout de ce qui forge l’Histoire et l’histoire de l’humanité. Trois viviers composent notre culture : la mythologie, les contes et la Bible. Les deux premiers éléments ont été repris maintes et maintes fois. Philippe Lechermeier a juste voulu combler un certain manque littéraire et non redéfinir la religion. D’ailleurs, en ce sens, toute La Bible n’est pas réécrite. Il a soigneusement choisi les passages pour écarter les éléments trop théologiques et élaguer le répétitif (par exemple, toutes les batailles ne sont pas retranscrites). C’est dans la volonté d’en faire un objet plus littéraire qu’il utilise cette écriture entre narration et poésie, qu’il varie de style selon les passages. Il a également souhaité rendre les personnages plus romanesques et leur a donc ajouté du tenant avec des émotions et des sensations plus humaines.

De son aveu, l’un de ses personnages favoris est tout simplement Eve. Perçue par les croyants comme la pécheresse, la tentatrice, Philippe Lechermeier nous la dépeint comme guide vers le savoir. Car ne l’oublions pas, sans Eve, pas d’épopée humaine. Un renouvellement dans l’histoire biblique, une volonté de revivifier cette aventure humaine pour en faire un roman universel, sans frontière religieuse.

Après la rencontre, une petite séance de dédicace s’imposait ! Personnellement un peu déçue qu’il n’y ait pas eu plus de monde. Pratique car pas de file d’attente pour avoir une dédicace, mais dommage pour l’auteur je trouve. Dernière de la file, j’ai eu l’opportunité de discuter un peu plus longuement avec lui. D’une grande gentillesse, disponible, à l’écoute et pas avare de partager son expérience, c’était très agréable. Une délicate touche sur la dédicace ; il passe apparemment certains après-midis à cueillir des coquelicots, et agrémente ses signatures de jolis pétales séchés !

En espérant pouvoir le recroiser au salon du livre samedi et apercevoir également Rébecca Dautremer. Un très bon souvenir qui va me rester longtemps.

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Petits hics tout de même (après avoir encensé ce livre, il fallait bien trouver quelque chose !) :

  • Son prix : 45€. Cela peut se comprendre vu le travail que cela a demandé, mais son but d’accessibilité à tous en est amoindri par ce fait. Entendons-nous bien : il les vaut largement, je trouve ça même peu cher au regard de l’objet que c’est. Mais ce n’est pas à la portée de toutes les bourses.
  • Son format : beaucoup d’illustrations, parfois peu de texte sur les pages, ce qui nous amène à presque 400 pages, pour 25×27 cm et un poids de plus de 2kg !!! Les petites menottes ne pourront pas le manipuler ; on ne peut pas le lire dans son lit, allongé, et le tenir à bout de bras ; on ne peut pas l’emmener pour le lire dans le train ; et cela devient compliqué en tant qu’histoire du soir !

Cependant, si l’on considère cette œuvre comme un petit bijou artistique à part, cela vaut largement la peine.

Pour les amoureux de l’art ou de la littérature, pour les collectionneurs et pour les addicts : Une version augmentée d’Une Bible est parue en même temps. Tirée à seulement 500 exemplaires, elle fait le double en terme de taille et de poids. Elle contient un cahier inédit sur les coulisses de la création de cette œuvre et une illustration unique dédicacée. Attention les yeux et le portefeuille : cette édition coûte 200 euros.

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Le récap’ :

Points positifs :

  • Une magnifique œuvre orchestrée par deux grands artistes.
  • Des illustrations à couper le souffle.
  • Différents styles de narrations utilisés, pour varier les plaisirs.
  • Un petit bijou qui se veut accessible à tous, pour raconter une partie de l’Histoire de l’humanité.
  • Un auteur simple et proche de son public, ce qui rend son œuvre d’autant plus délectable.

Points négatifs :

  • Le prix, qui ne rend ce livre finalement pas accessible à tous.
  • Le format et le poids, qui en font une œuvre artistique, mais qui encore une fois rend son niveau d’accessibilité moindre.

 

Pour découvrir Rébecca Dautremer autrement :

  • Swing café, écrit par Carl Norac, chez Didier Jeunesse. Un très bel album, avec un CD pour l’apprécier en musique jazzy.
  • Babayaga et Cyrano, grands classiques tous deux réécrits par son mari Taï-Marc le Thanh et sortis chez Gautier Languereau.
  • La tortue géante des Galapagos, écrit par elle-même, chez Gautier Languereau. Une pièce de théâtre contemporaine.

Pour découvrir Philippe Lechermeier autrement :

  • Fil de fée, illustré par Aurélia Fronty, chez Gautier Languereau.
  • Graines de cabanes, illustré par Eric Puybaret (un autre de mes artistes coups de cœur, qui vient de sortir un nouveau récit illustré également. C’est par ici pour la critique), chez Gautier Languereau. Un vrai petit bijou, une ode à l’imagination, à l’enfance et au voyage.
  • Lettres à plumes et à poils, illustré par Delphine Perret, chez Thierry Magnier.

 

Bonne découverte les loulous !